Parenthèse #8 – Je ne suis pas “difficile”

Petite, j’étais la terreur des repas de famille.
La gamine qui passait des heures devant son assiette, les yeux dans le vide, à attendre qu’on me libère de table. Pas parce que j’étais capricieuse, pas parce que je voulais embêter le monde — mais parce que ce qu’il y avait dans mon assiette me donnait envie de pleurer.

Si tu as grandi avec des troubles de l’oralité, tu vois exactement de quoi je parle.
Ces repas qui se transforment en bras de fer, les larmes qui montent, les parents qui insistent, les phrases qu’on connaît par cœur :
“Tu ne bougeras pas avant d’avoir fini.”
“Tu gâches tout le dîner.”
“Un jour tu nous remercieras.”
Non, on ne remercie jamais vraiment — parce que dans cette histoire, on souffre plus qu’eux.

Ce n’est pas une question d’être difficile ou compliquée. C’est une douleur réelle, physique. Dans mon cas, ce sont les textures : tout ce qui est gélatineux, farineux, qui colle au palais me donne des frissons. Ajoute à ça tout ce qui est trop épicé, qui brûle ou pique la bouche, et chaque bouchée devient une épreuve.
J’ai des aliments que je n’aime pas, comme tout le monde, mais là on est au-delà du simple “goût personnel”. C’est une réaction viscérale.

Enfant, ça se terminait souvent en cris, en disputes, toujours en haut-le-cœur.
Je me sentais coupable, persuadée que je “gâchais la vie” de mes parents alors qu’en réalité, je vivais un calvaire.
Adulte, c’est plus discret. Je souris, je décline poliment, je trie en silence. Mais à l’intérieur, l’angoisse peut revenir en une seconde devant un plat que je sais que je ne pourrai pas avaler.

Peu de gens comprennent vraiment ce que c’est. Pour beaucoup, il suffit de “faire un effort”, de “se forcer un peu”. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est que pour nous, se forcer, c’est se faire violence. Ce n’est pas une question d’éducation ou de volonté : c’est une réaction de tout le corps.

Aujourd’hui, j’ai appris à en parler avec plus de légèreté, à plaisanter. Mais au fond, c’est un sujet sérieux. Et si j’ai une chose à dire aux parents, c’est celle-ci : écoutez vos enfants.
Ne râlez pas devant eux, ne les humiliez pas à table, ne pensez pas qu’ils font ça pour vous provoquer.
Ils ne sont pas difficiles.
Ils ne gâchent pas votre repas.
Ils souffrent, souvent bien plus que vous.

Et un jour, ils vous remercieront peut-être, non pas de les avoir forcés, mais de les avoir entendus.

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