J’ai commencé le piano à six ans.
C’était mon compagnon de route, mon confident, ma discipline. J’ai grandi avec lui, j’ai rythmé mes soirées d’enfance par des gammes, des morceaux maladroits puis de plus en plus fluides. Le piano faisait partie de moi, de ma maison, de mon quotidien.
Et puis la vie est passée.
Les études supérieures ont pris de plus en plus de place. Les heures de travail, les sorties, les voyages, les déménagements. Le piano s’est éloigné, pas d’un coup, mais doucement. Un arrêt progressif, comme une lumière qu’on baisse sans s’en rendre compte.
Dans mon petit appartement, il n’y avait même pas la place pour un clavier. Alors j’ai rangé cette part de moi dans un coin, en me disant que ce n’était qu’une parenthèse.
Et puis un jour, j’ai eu ma maison.
Mon rêve réalisé : un piano dans mon salon. Rien que de l’écrire, j’ai encore des frissons. Il était là, majestueux, presque comme s’il avait attendu son heure.
Je me suis assise devant, j’ai ouvert le clavier, posé mes doigts.
Et c’est là que j’ai réalisé.
J’avais perdu.
Perdu la fluidité, perdu la technique, perdu 80 % de mon niveau.
Mes mains savaient encore, quelque part dans leur mémoire, mais elles tremblaient. Elles butaient, elles hésitaient.
Et ce qui m’était autrefois naturel me demandait désormais un effort immense.
Il y a eu de la frustration.
Une petite honte, aussi. Comment avais-je pu laisser s’échapper tout ce que j’avais appris ?
Mais il y a aussi eu une joie profonde : la musique était toujours là. Même maladroite, même ralentie, elle m’attendait.
Se remettre à la musique adulte, c’est différent.
On n’a plus de professeur qui nous attend chaque semaine.
On n’a plus ces heures imposées, ces objectifs fixés par quelqu’un d’autre.
Il faut trouver le temps, au milieu des courses, du travail, des obligations. Et parfois, ce temps n’existe pas.
Mais quand on le trouve — même dix minutes, même une demi-heure — c’est une respiration.
Aujourd’hui, je ne joue plus comme avant.
Je joue autrement.
Parfois avec des erreurs, parfois en m’arrêtant en plein milieu d’un morceau. Mais je joue pour moi. Pour cette petite fille de six ans qui tapotait sur son clavier en découvrant le monde. Pour l’adulte que je suis, qui a besoin de retrouver une part d’elle-même.
Et si je ne redeviens jamais la pianiste que j’étais, tant pis.
Parce que j’ai compris que l’important n’était pas de retrouver mon ancien niveau, mais de retrouver ma musique.





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